lundi 26 novembre 2007

Dédicace à l'au-delà

De bonne humeur, j'avais les romances sans paroles de Fauré en tête et me voilà à repasser le génial disque interprété par Jean Doyen, père de feu mon ancienne professeure de piano. Comme tous les gens que j'ai toujours rencontrés dans ma vie, elle était encore une fois atypique. D'une sensibilité si forte qu'elle en était touchante, j'ai aimé ce personnage qui se cachait, à l'ombre de ce papa qui a du prendre trop d'espace...

Un père génial... Comment s'en sortir? Un père capable de passer d'une valse de Chopin à une autre en bifurquant subtilement d'une tonalité à l'autre, sans que l'amateur ne pût s'en rendre compte, capable d'improviser, d'interpréter, de déchiffrer à vue, capable de tout, capable d'utiliser la musique comme un langage à part entière, sans contraintes de sens (ou presque, c'est un autre débat).

A trois ans, elle commencait le piano, à 5 ans elle suivait l'école par correspondance pour se consacrer au piano, à 14 ans, elle était diplômée du CNSM. Elle a joué pour des radios, fait des concerts, a suivi les dignes traces de son père sans pouvoir se faire un nom.

Quand je l'ai trouvé à 55 ans, elle ne jouait presque plus. Du Fauré, elle jouait encore du Fauré, revivant encore de loin certains temps de gloire... Elle n'avait plus que cette sursensibilité qui la faisait entendre les moindres subtilités musicales, et puis ces paluches si grandes comme elle les appelait. Et l'alcool pour oublier, comme tous les génies ou tous ceux qui ont une autre idée de la vie.

Encore un personnage à remercier avant de mourir... Je ne sais pas ce qu'est devenu son beau piano à queue, elle n'avait pas d'enfant. Je ne sais pas ce que sont devenus ses trois chats et ses deux chiens, c'étaient ses seuls enfants. Je ne sais pas ce qu'est devenu cet appartement à faire peur les petits enfants, tant il était envahi par les plantes et les tableaux abstraits et violents qu'elle peignait. Quel personnage avec sa crinière rousse, jusqu'à rouge quand elle la ratait! Des vêtements toujours plus extravagants, comme pour crier j'existe, mais ne venez pas me toucher. Elle m'a touchée, et j'espère l'avoir touchée.

Elle m'a aidée. Personnelement aussi, nous avons bu tant de coup ensemble après les cours! Je me souviens des périodes d'examen où c'est à peine si je ne dormais pas chez elle. Je me souviens d'un moment magique, où je connaissais tant mon morceau et où nous travaillâmes si fort qu'il n'y avait plus de rapport prof-élève, mais véritablement fusion par la musique... Un moment vraiment inénarrable, et il n'y a que moi sur cette terre qui ai vécu ce moment, je le garde jalousement.

J'ai échoué lamentablement à cet examen là. Celui pour lequel j'avais tant travaillé et tant rêvé à la mention à l'unanimité: le verdict était tout net et me fût rapportée d'une amie, car j'avais soigneusement essayé d'évincer l'évènement: "floppée de fausses notes"...

Mais du canard boiteux que j'étais en arrivant au Conservatoire, j'ai réussi à me faire ma place, et quelle place! J'avais 15 ans quand j'ai commencé le piano, 17 quand je suis rentrée au Conservatoire, six mois plus tard, je sautais 5 classes en piano, tandis que mon niveau de solfège était celui d'un enfant de 10 ans... Je me souviens encore que le seul examen que le professeur de solfège me fît passer pour entrer au Conservatoire était de reproduire à l'oreille une mélodie au piano... Pas de lecture de note, c'était ridicule, je ne connaissais absolument rien au solfège!

J'ai été pendant longtemps aux yeux des autres élèves, cet ovni que peut être un "vieux génie". Mais ca ne tient pas longtemps, ce genre de choses. Au bout de 7 ans de piano, je ne pouvais plus être encore ce vieux génie. Alors, j'ai arrêté.

Et je ne suis même pas venue à votre enterrement, Geneviève, vous qui m'avait supportée pendant 5 ans, vous qui m'avez ouvert ce que peu de gens ont eu le droit de voir: votre coeur. Il était trop épris de merveilles pour ne pas effrayer, trop pur et trop aveuglant de sincérité de ce qu'est l'humanité entre misère profonde et splendeur véritable... C'est un signe, le dernier morceau du disque, un signe de l'au-delà...

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