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lundi 3 janvier 2011

Scénario

Le pitch :
C'est l'histoire d'un psychiatre, hyper sensitif et très empathique, qui estime que l'amour ne fait pas bien les choses. L'amour unit certes dans son lit les cheveux blancs, les cheveux gris, mais pas pour des raisons optimales de vie ensemble à long terme selon lui. Alors, cet hyper sensitif décide de recréer les couples selon leur probable entente. On y voit les techniques qu'il utilise.

Les questions sous-jacentes :
Il ne s'agit que de la perception d'un mec : en quoi est-il mieux placé pour savoir et pour prendre le pouvoir ?
Un homme qui devient un démiurge et choisit ce qui est bon ou mal, comme Dieu dans la Genèse (et "Dieu vit que c'était bon")
Quand bien même, il aurait raison, doit-on suivre son avis ? Et qui ne changerait pas 100 d'ennui contre 35 ans de vie ?
De la dangerosité de la psychanalyse comme autorité nouvelle, remplaçant la religion.

samedi 15 novembre 2008

Portrait

Le week-end, pour compléter sa semaine, il achète des lampadaires chez Ikea. Pas ceux sur Internet car ils étaient vraiment trop chers. Il nous raconte les rideaux qu'il a trouvés.

D'une manière générale, il juge, mollement, le bien et le mal. Culture de droite en règle, conforme en tout point à ce que sa famille, puis l'école lui a inculquée. Collabo, complice de la vie quotidienne, il a une vie plate comme sa meuf. Chiant à mourir, aussi peu créatif que motivé, il est inspecteur des impôts. Même pas pointilleux, il s'avance mollement et sans conviction, pire sans passion et sans rêve. Le genre de bureaucrate taillé sur mesure: le rêve de l'état procédurier. Il ne moufte pas.

Le voit-on d'ailleurs? Pas vraiment. Une existence qui n'aura rien changé, comme tant d'autres. Un rôle déjà joué des milliers de fois par d'autres humains, interchangeables; il est sans goût, sans saveur, sans odeur.

samedi 24 mai 2008

Le sens de la mutique

On me l'avait décrit comme une espèce de fou génial qui donnait des concerts sporadiquement, au moment où jamais on ne l'attendait. C'est à croire qu'il le faisait exprès pour feinter les journalistes. Ce pianiste donnait donc des concerts impromptus dans de grands théâtres, parfois, puis dans le bar du coin, dans un hôtel, dans des foires de ville. Intraçable.

Cet être énigmatique était connu pour ne pas parler, pour refuser tout contact avec quiconque, encore moins avec le producteur et dénicheur de talents que j'étais. Et du talent, il en avait. Il était notamment célèbre pour ses patchworks alambiqués de morceaux. Ainsi était-il capable de partir d'une ballade de Chopin hyper-romantique, de s'engager dans un trait vertigineux, pour se reposer en douceur sur une sonate toute classique de Haydn. Imaginez, bien sûr, toutes les complexités harmoniques et les changements de tonalité et de forme que cela engendrait, à fortiori quand il passait d'un Rachmaninov à un Satie bien senti. Cet être agile se jouait sans qu'on s'en aperçoive des codes historiques de la musique. C'était son génie à lui, un génie diachronique, un génie qui mélangeait les périodes, qui les faisaient agilement se superposer en un temps eternel. Il cherchait dans la musique l'humain, la substance humaine, l'intemporel de l'humain. L'humain n'était plus avec lui une histoire avec ses guerres et ses passions, l'humain devenait une essence musicale, philosophique, divine.

Mais dès qu'il n'y avait plus de piano à l'horizon, il disparaissait. Non pas physiquement, mais psychiquement, il disparaissait aux yeux de tous, il se soustrayait naturellement à leur environnement. Comment un être aussi doué que lui pouvait-il avoir aussi peu d'aura et de présence en société? Et quand on n'entendait plus que lui emplir toute une salle et laisser bouche-bée 300 spectateurs, il laissait indifférent la communauté humaine qui piaillait.

Cet être-là, aussi timide et peu présent soit-il, m'intéressait définitivement. J'en parlais autour de moi mais personne ne comprit ma soudaine passion pour un artiste qui n'était pas capable de créer l'événement médiatique autre que de manière confidentiel: car rien ne sortait de lui en dehors des concerts, il ne "donnait" qu'en toute confidentialité à ses auditeurs. Mais il m'intéressait. Sans doute y voyait-on encore une de mes lubies qui se calmerait aussi vite qu'elle était née. Pourtant, je restais fascinée et voyais bien que cet être miraculeux détenait peut-être bien ce que l'humain a de plus humain, qu'il était allé au cœur même de l'être, qu'il connaissait les plus grandes profondeurs de l'âme. Il gardait ce secret, lui, le musicien, cette chose que je cherchais depuis toute jeune au travers des gens charismatiques. Je m'étais trompée, c'était vers cet être sans présence (ou à la présence si énigmatique, si fantomatique, si excessive et intermittente) que je devais me tourner pour trouver la vérité.

Comment l'approcher, le musicien qui ne parlait pas? J'en avais entendu, des mythes qui avaient retenu et entretenu mon imagination sur les pianistes. Celle qui vivait avec les loups, celui qui enregistrait chacune de ses pièces note par note, celui qu'on avait retrouvé en costume dans la mer (un faux pianiste, mais dont la légende était impatiente de s'emparer). Les musiciens étaient-ils donc tous fous? Etait-ce un mythe? Un gros coup marketing quand la musique classique à elle seule n'était plus capable d'attirer les foules? Ou simplement un être humain qui, après avoir gagné la confiance de l'autre, pouvait se permettre d'être qui il était vraiment, ce joyau pur, hors du conditionnement social?

Comment allais-je donc l'approcher? Je pensais à un étrange stratagème qui, par lui-même, me donnait déjà du plaisir, peut-être plus que la rencontre du pianiste même! (c'est toujours le chemin qui fait plaisir, plus que la fin). Je me retrouvais gosse à essayer de construire une histoire comme on construit un roman, j'inventais des manières subtiles de me retrouver sur son chemin et de le rencontrer. Evidemment le scenario se devait d'être le plus fantasque possible. Comment aurait-il pu être crédible, sinon?

jeudi 30 août 2007

Comme un roman...

- Tu ne dois pas tomber amoureux de moi.

Rien que l'injonction était déjà une invitation. C'était ce qu'elle lui répétait à longueur de temps quand son corps donnait l'inverse à voir. Elle le touchait, le tourmentait des ses longs doigts, devenait toujours plus belle au fur et à mesure qu'elle le côtoyait. Non qu'elle veuille une quelconque histoire avec lui, sa position était très claire là-dessus. Mais une perversité naturelle et joueuse la poussait à tendre toujours plus la relation vers l'ambiguïté: un coup pour voir, un corps pour jouer...

Le pauvre petit être humain en face,manipulé par des ressorts aussi classiques, ne résistait évidemment pas. Que l'être humain est simple et rudimentaire. Le voilà redevenu petit garçon sérieux, attentif aux moindres desideratas de sa maman. Elle brille dans ses yeux, cela crève les yeux, il pourrait tuer père et mère si elle lui demandait, renoncer à cette raison qui fait pourtant de lui un être humain.

Demain, il pourrait commettre les pires atrocités inhumaines. Parce qu'il est amoureux. C'est le paradoxe que je comprends le moins.

L'amour dans nos sociétés est considéré comme quelque chose de sacré. Passé 25 ou 30 ans, chaque être humain en recherche un autre avec une sorte de compulsion médiocre: voilà qui occupe bon nombre de conversations. Certains tombent sur la "bonne personne", d'autres non mais restent avec elle: après tout, c'est l'âge de rencontre qui décide de la relation, non la personne en face. A défaut d'être amour, on fait l'amour, on le mime, on le singe, à l'image de l'idée que l'on s'en fait, que la société nous en donne. Désolant. Mais lorsqu'on le vit réellement, lorsqu'il emporte sur son passage tous les repères et toutes les certitudes que le petit humain s'était durement constitués, lorsqu'il remet en cause le fondement de ce qu'il est profondément, l'amour devient une sorte de sacralité que tout le monde respecte d'un coup.

Un "je suis amoureux" lancé pour se justifier d'une erreur vaut bien plus qu'une somme d'arguments patiemment construits. Bref, l'amour est une porte ouverte à toutes les exactions. En plus de n'être qu'un exclavagisme camouflé, il inspire un respect circonspect et admiratif de toute la société... Un autre paradoxe.

Il est amoureux, c'est tellement beau, cette puissance dont il est habité et qui peut tout remettre en cause: il est puissant de cette nouvelle liberté sans carcan, de cette enfance nouvellement reçue, de cette résurrection. Il est le Christ.

Je suis entomologue. J'ai passé un temps infini à observer des animaux et à rationaliser leurs comportements. Mon regard en a été déformé: je ne peux plus penser l'humain en termes de sacré, j'ai trop disséqué pour ne pas porter un regard froid et scientifique sur le sujet. Pour moi, Dieu est mort et l'être humain avec. Mon humanité également.

Mais de cette position, j'ai une vue imprenable sur l'être humain, sur ce qu'il appelle amour, morale et toutes ces grandes valeurs dont il fait un usage régulier pour justifier de ce qu'il est et imposer sa recette de vie aux autres.

Pour moi, l'amour est une mue intéressée. Le petit insecte choisit une autre proie pour se débarrasser de son ancienne peau, une peau trop étriquée dans laquelle son expérience de vie ne rentre plus. Il a besoin d'un deuxième corps réceptacle, d'un déversoir où il pourra choisir plus tranquillement (car extérieur à lui) ce qu'il garde et ce qu'il oublie. Une mue, donc, et intéressée qui plus est, mais de cela, il n'est pas conscient: on ne peut pas se permettre de toucher à ce point au sacré.

J'ai toujours perçu le sacré comme dangereux: un argument d'autorité qu'on ne saurait, ne serait-ce que toucher. Il est très gênant de remettre en cause un ordre censément intrinsèque à l'être humain: l'amour. Une sorte de peur magique de toucher à la divinité en l'homme et de toucher la divinité.

J'ai pourtant réussi à recréer scientifiquement les conditions qui font naître l'amour. En chimiste éclairé, j'ai retracé les étapes de l'expérience et sélectionné les ingrédients nécessaires à chaque étape. Un franc succès, l'expérience a fonctionné à chaque fois. J'ai même pu associer des tests complémentaires de sorte à pouvoir bien délimiter les champs, ce qui est sans doute la chose la plus difficile pour valider une hypothèse.

Au tribunal de l'humanité, je passerais pour un vieux fou passible de prison pour crime prémédité quand l'amour serait un crime non prémidité. J'ai pourtant choisi d'être plus prévoyant et responsable, dans cette affaire en prenant conscience de tout ce qui se passait et des conséquences. Ce n'est pas ma faute si je vois à l'avance les 15 coups qui mènent à l'échec et mat, j'aurais préféré ne pas voir.

J'ai arrêté depuis mes expériences et l'idée de pouvoir suggérer l'amour m'a répugné, me renvoyant toujours l'image d'une fin délétère. Car comment être aussi naïf (ou intéressé?), avoir une vue à aussi court terme, et se lancer dans une histoire d'amour en croyant qu'elle durera l'éternité? Quelle inconscience et irresponsabilité pour l'autre! Et quel égoïsme!

Aussi, ce "je ne veux pas que tu tombes amoureux de moi" m'avait-il paru assez responsable dans un premier temps. Mais l'usage qu'elle en avait fait par la suite, car incapable de tomber elle-même de son propre pied d'estale, m'avait semblé encore plus vicieux. Sans doute est-ce cela, le vice, susciter l'amour jusqu'à la corde, puis serrer doucement et ne pas le rassasier, entamer les préliminaires sans permettre la jouissance.

mercredi 9 mai 2007

Moi aussi, j'peux le faire


Il s’était arrêté comme ça, mu par cette folle envie de l’embrasser. Il n’avait pas trop réfléchi, « on » avait réfléchi à sa place. Mais ce « on », ma foi, avait été bien inspiré, il avait choisi de les arrêter devant l’Hôtel de ville de Paris.

Presque surpris, comme on peut l’être après avoir sorti un trait d’esprit, il était resté immobile quelques instants puis l’avait embrassé fougueusement comme pour reprendre le dessus sur sa volonté. Paris… Il en avait tant rêvé… Paris, la capitale, la ville de l’amour, Paris la bouillonnante. Tous ces clichés (savait-il lui-même qu’un jour, il ferait parti de ces « clichés » ?) lui montaient à la tête dès qu’il l'embrassait. Il se sentait l’incarnation de Paris, l’ambassadeur de l’esprit de Paris et son baiser n’en devenait que plus audacieux et volontaire.

Elle était parisienne. De ces parisiennes qui n’avaient jamais connu le goût de Paris et que Paris avait toujours frustrée en lui refusant son insolent bonheur. Elle avait redécouvert Paris en le rencontrant. Elle s’extasiait de n’importe quoi, surtout des choses qui auparavant lui étaient indifférentes ou qui « méritaient » l’indifférence. Jamais elle n’aurait cru s'arrêter sur cette poubelle au coin de la rue, qu’ils avaient fouillée tous les deux écroulés de rire parce que Monsieur y avait jeté sa clé par mégarde. Jamais elle n’aurait cru que ce banc sur lequel ils avaient gravé leurs deux prénoms aurait un jour une quelconque signification.

Paris s’était soudain transformée en ville de fête, toutes les tristes rues dans lesquelles elle était passée des centaines de fois s’illuminaient d’un coup et prenaient enfin sens. Elle retrouvait son âme de gamine, curieuse de toute chose, si heureuse. Elle était à Paris, dans SA ville, une ville qu’enfin elle inventait. Une histoire parmi tant d’autres…

Lui, il avait des rêves et il voulait les réaliser. Il s’imaginait l’amour à la française, le french kiss, aussi. Il prenait un malin plaisir à reproduire les clichés et surtout à les vivre : quel amoureux n’a jamais senti la victoire qu’il y a de tenir la main de son amie aux yeux du monde ? Il l’embrassait au cœur de Paris, il avait tiré sa flèche, Paris était tombé, Paris était conquis.

Et pourtant, à quel point ce baiser était douloureux pour elle… Elle était incapable d’en profiter tant elle en imaginait déjà la fin. Voila bien la chose atroce de l’amour, l’éternelle peur de perdre l’autre : elle aurait souhaité ne jamais l’avoir rencontré ou rompre sur le champ pour ne plus sentir cette peur viscérale qui la travaillait désormais nuit et jour. Car quel n’est pas moyen plus radical pour enrayer une peur que de réaliser l’objet de cette peur ? Elle voyait dans ce baiser dérisoire tout l’effort pour camoufler leurs solitudes. C’était comme mentir, mentir sur cette séparation qui aurait forcément lieu.

Bien sur, son astucieux cerveau avait inventé tous les subterfuges pour pallier à cette crainte : toutes ses pensées étaient tournées vers lui, de sorte que quand il n’était pas avec elle, elle continua à le faire vivre par la pensée jusqu’à ce qu’il fût à nouveau présent. Ca n’en était que pire, plus elle y pensait, plus elle s’en voulait d’y penser, craignant une chute encore plus douloureuse. Ce baiser, c’était comme se voiler la face, elle aurait voulu lui crier, tant elle aurait aimé qu’il la prenne dans ses bras, mais c’est ce qu’il était justement en train de faire… Elle se sentait la seule vraie victime de l’amour comme tout un chacun lorsqu’il tombe amoureux pour la première fois.

Il fallait que ce baiser dure l’éternité pour vaincre la mort. Si seulement elle avait pu savoir qu’un photographe badaud avait volé cette image pour l’éternité…