On me l'avait décrit comme une espèce de fou génial qui donnait des concerts sporadiquement, au moment où jamais on ne l'attendait. C'est à croire qu'il le faisait exprès pour feinter les journalistes. Ce pianiste donnait donc des concerts impromptus dans de grands théâtres, parfois, puis dans le bar du coin, dans un hôtel, dans des foires de ville. Intraçable.
Cet être énigmatique était connu pour ne pas parler, pour refuser tout contact avec quiconque, encore moins avec le producteur et dénicheur de talents que j'étais. Et du talent, il en avait. Il était notamment célèbre pour ses patchworks alambiqués de morceaux. Ainsi était-il capable de partir d'une ballade de Chopin hyper-romantique, de s'engager dans un trait vertigineux, pour se reposer en douceur sur une sonate toute classique de Haydn. Imaginez, bien sûr, toutes les complexités harmoniques et les changements de tonalité et de forme que cela engendrait, à fortiori quand il passait d'un Rachmaninov à un Satie bien senti. Cet être agile se jouait sans qu'on s'en aperçoive des codes historiques de la musique. C'était son génie à lui, un génie diachronique, un génie qui mélangeait les périodes, qui les faisaient agilement se superposer en un temps eternel. Il cherchait dans la musique l'humain, la substance humaine, l'intemporel de l'humain. L'humain n'était plus avec lui une histoire avec ses guerres et ses passions, l'humain devenait une essence musicale, philosophique, divine.
Mais dès qu'il n'y avait plus de piano à l'horizon, il disparaissait. Non pas physiquement, mais psychiquement, il disparaissait aux yeux de tous, il se soustrayait naturellement à leur environnement. Comment un être aussi doué que lui pouvait-il avoir aussi peu d'aura et de présence en société? Et quand on n'entendait plus que lui emplir toute une salle et laisser bouche-bée 300 spectateurs, il laissait indifférent la communauté humaine qui piaillait.
Cet être-là, aussi timide et peu présent soit-il, m'intéressait définitivement. J'en parlais autour de moi mais personne ne comprit ma soudaine passion pour un artiste qui n'était pas capable de créer l'événement médiatique autre que de manière confidentiel: car rien ne sortait de lui en dehors des concerts, il ne "donnait" qu'en toute confidentialité à ses auditeurs. Mais il m'intéressait. Sans doute y voyait-on encore une de mes lubies qui se calmerait aussi vite qu'elle était née. Pourtant, je restais fascinée et voyais bien que cet être miraculeux détenait peut-être bien ce que l'humain a de plus humain, qu'il était allé au cœur même de l'être, qu'il connaissait les plus grandes profondeurs de l'âme. Il gardait ce secret, lui, le musicien, cette chose que je cherchais depuis toute jeune au travers des gens charismatiques. Je m'étais trompée, c'était vers cet être sans présence (ou à la présence si énigmatique, si fantomatique, si excessive et intermittente) que je devais me tourner pour trouver la vérité.
Comment l'approcher, le musicien qui ne parlait pas? J'en avais entendu, des mythes qui avaient retenu et entretenu mon imagination sur les pianistes. Celle qui vivait avec les loups, celui qui enregistrait chacune de ses pièces note par note, celui qu'on avait retrouvé en costume dans la mer (un faux pianiste, mais dont la légende était impatiente de s'emparer). Les musiciens étaient-ils donc tous fous? Etait-ce un mythe? Un gros coup marketing quand la musique classique à elle seule n'était plus capable d'attirer les foules? Ou simplement un être humain qui, après avoir gagné la confiance de l'autre, pouvait se permettre d'être qui il était vraiment, ce joyau pur, hors du conditionnement social?
Comment allais-je donc l'approcher? Je pensais à un étrange stratagème qui, par lui-même, me donnait déjà du plaisir, peut-être plus que la rencontre du pianiste même! (c'est toujours le chemin qui fait plaisir, plus que la fin). Je me retrouvais gosse à essayer de construire une histoire comme on construit un roman, j'inventais des manières subtiles de me retrouver sur son chemin et de le rencontrer. Evidemment le scenario se devait d'être le plus fantasque possible. Comment aurait-il pu être crédible, sinon?
samedi 24 mai 2008
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