lundi 26 mai 2008

J'aurais aimé écrire cela...

Bon appétit, messieurs !

– Tous se retournent. Silence de surprise etd'inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise lesbras, et poursuit en les regardant en face.

Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure,
L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure !
Donc vous n'avez ici pas d'autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après!
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
– Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
L'Espagne et sa vertu, l'Espagne et sa grandeur,
Tout s'en va. –

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans

En essayant de savoir combien mon assiette pouvait contenir de verres d'eau (3 verres Nutella tiennent dans une assiette Habitat au demeurant), je me suis rappelée de ce merveilleux jeu qui a occupé beaucoup de mes mercredis après-midi: il s'agissait de tremper des rouleaux de papier toilette vides dans l'eau jusqu'à ce que les morceaux de carton se désunissent naturellement. Il fallait ensuite laisser sécher les "feuilles" de carton ainsi obtenues, chacune formant un losange avec sa couleur particulière, du beige clair au gris foncé. Quel bonheur de chaque instant! Et je ne vous parle pas des rouleaux de papier sopalin (en fait, je les aimais moins car les feuilles étaient trop grandes et beaucoup plus rigides, je préférais la souplesse des rouleaux de papier toilette...). Je suis très heureuse de retrouver ce petit jeu, complètement oublié, va sans dire

Voilà ce qu'on perd en grandissant, la capacité à s'émerveiller...

samedi 24 mai 2008

Le sens de la mutique

On me l'avait décrit comme une espèce de fou génial qui donnait des concerts sporadiquement, au moment où jamais on ne l'attendait. C'est à croire qu'il le faisait exprès pour feinter les journalistes. Ce pianiste donnait donc des concerts impromptus dans de grands théâtres, parfois, puis dans le bar du coin, dans un hôtel, dans des foires de ville. Intraçable.

Cet être énigmatique était connu pour ne pas parler, pour refuser tout contact avec quiconque, encore moins avec le producteur et dénicheur de talents que j'étais. Et du talent, il en avait. Il était notamment célèbre pour ses patchworks alambiqués de morceaux. Ainsi était-il capable de partir d'une ballade de Chopin hyper-romantique, de s'engager dans un trait vertigineux, pour se reposer en douceur sur une sonate toute classique de Haydn. Imaginez, bien sûr, toutes les complexités harmoniques et les changements de tonalité et de forme que cela engendrait, à fortiori quand il passait d'un Rachmaninov à un Satie bien senti. Cet être agile se jouait sans qu'on s'en aperçoive des codes historiques de la musique. C'était son génie à lui, un génie diachronique, un génie qui mélangeait les périodes, qui les faisaient agilement se superposer en un temps eternel. Il cherchait dans la musique l'humain, la substance humaine, l'intemporel de l'humain. L'humain n'était plus avec lui une histoire avec ses guerres et ses passions, l'humain devenait une essence musicale, philosophique, divine.

Mais dès qu'il n'y avait plus de piano à l'horizon, il disparaissait. Non pas physiquement, mais psychiquement, il disparaissait aux yeux de tous, il se soustrayait naturellement à leur environnement. Comment un être aussi doué que lui pouvait-il avoir aussi peu d'aura et de présence en société? Et quand on n'entendait plus que lui emplir toute une salle et laisser bouche-bée 300 spectateurs, il laissait indifférent la communauté humaine qui piaillait.

Cet être-là, aussi timide et peu présent soit-il, m'intéressait définitivement. J'en parlais autour de moi mais personne ne comprit ma soudaine passion pour un artiste qui n'était pas capable de créer l'événement médiatique autre que de manière confidentiel: car rien ne sortait de lui en dehors des concerts, il ne "donnait" qu'en toute confidentialité à ses auditeurs. Mais il m'intéressait. Sans doute y voyait-on encore une de mes lubies qui se calmerait aussi vite qu'elle était née. Pourtant, je restais fascinée et voyais bien que cet être miraculeux détenait peut-être bien ce que l'humain a de plus humain, qu'il était allé au cœur même de l'être, qu'il connaissait les plus grandes profondeurs de l'âme. Il gardait ce secret, lui, le musicien, cette chose que je cherchais depuis toute jeune au travers des gens charismatiques. Je m'étais trompée, c'était vers cet être sans présence (ou à la présence si énigmatique, si fantomatique, si excessive et intermittente) que je devais me tourner pour trouver la vérité.

Comment l'approcher, le musicien qui ne parlait pas? J'en avais entendu, des mythes qui avaient retenu et entretenu mon imagination sur les pianistes. Celle qui vivait avec les loups, celui qui enregistrait chacune de ses pièces note par note, celui qu'on avait retrouvé en costume dans la mer (un faux pianiste, mais dont la légende était impatiente de s'emparer). Les musiciens étaient-ils donc tous fous? Etait-ce un mythe? Un gros coup marketing quand la musique classique à elle seule n'était plus capable d'attirer les foules? Ou simplement un être humain qui, après avoir gagné la confiance de l'autre, pouvait se permettre d'être qui il était vraiment, ce joyau pur, hors du conditionnement social?

Comment allais-je donc l'approcher? Je pensais à un étrange stratagème qui, par lui-même, me donnait déjà du plaisir, peut-être plus que la rencontre du pianiste même! (c'est toujours le chemin qui fait plaisir, plus que la fin). Je me retrouvais gosse à essayer de construire une histoire comme on construit un roman, j'inventais des manières subtiles de me retrouver sur son chemin et de le rencontrer. Evidemment le scenario se devait d'être le plus fantasque possible. Comment aurait-il pu être crédible, sinon?

mercredi 21 mai 2008

Le langage, bien loin d'être un instrument de conciliation, est l'instrument même d'une conquête qui ne dit pas son nom

La chanson d'Anne Sylvestre remise au goût du jour par Vincent Delerm, Les gens qui doutent, a cet espèce de charme désuet de la simplicité. En l'écoutant en boucle pendant quelques jours, voici les paroles qui me viennent à l'esprit:

"J'aime les gens qui n'osent
S'approprier les choses
Encore moins les gens"

L'appropriation, quel mot intéressant, pour nous, petits êtres humains épris de conquête en permanence. Et pour celui qui doute, point de conquête n'est permise. Par peur du conflit, sans doute (un mot de gens qui doute), "celui qui n'ose" se confine dans son minuscule territoire.

Mais revenons à l'appropriation. S'approprier, c'est, stricto sensu, "usurper la propriété de quelque chose". Aussi l'acte d'apprendre et de retenir (le mot retenir n'est pas non plus anodin) serait-il une sorte de vol, de viol, de la propriété intellectuelle de quelqu'un. Bref, la culture générale, comme on l'appelle, la curiosité vis-à-vis de l'environnement, serait comme un pillage permanent de nourritures spitituelles autour duquel nous organiserions de grand feu de joie de la culture commune. On se partagerait les mets et l'on se précipiterait goulûment dessus.

Et comme le langage est coupable dans cette entreprise...! Regardez-le, ce langage, qui me permet de conscrire les choses et les gens. Il est la véritable arme, l'instrument de conquête de l'être humain civilisé. L'arme moderne de l'esprit de conquête physique ancestral. Tout en n''assumant pas d'être cet instrument de conquête, hypocrite langage!

Quel serait en effet le plaisir à parler politique, sujet sur lequel la plupart des gens n'ont effectivement aucun moyen d'action? Le plaisir de parler vient de la volonté factice de vouloir maîtriser et conquérir. Je me suis toujours demandée quel plaisir il y avait à parler des stars, ces gens inaccessibles de par leur statut même. Je crois que j'ai aujourd'hui la réponse: une vie par procuration, l'appropriation étant également un ancien terme de chimie désignant la disposition de deux corps à se combiner par l'addition d'un troisième.

Et celui qui doute de ne pas oser s'intéresser au grand monde qui l'entoure par peur de le violer. Car exister, être, c'est bien sûr conquérir (il me semble même que c'est la définition que je donnerais de l'existence, l'existence, c'est la conquête; voilà pourquoi la guerre est intrinsèque de l'existence).

J'aime...

J'aime les gens qui doutent
Les gens qui trop écoutent
Leur coeur se balancer

J'aime les gens qui disent
Et qui se contredisent
Et sans se dénoncer

J'aime les gens qui tremblent
Que parfois ils ne semblent
Capables de juger

J'aime les gens qui passent
Moitié dans leurs godasses
Et moitié à côté

J'aime leur petite chanson
Même s'ils passent pour des cons

J'aime ceux qui paniquent
Ceux qui sont pas logiques
Enfin, pas comme il faut,

Ceux qui, avec leurs chaînes,
Pour pas que ça nous gêne
Font un bruit de grelot

Ceux qui n'auront pas honte
De n'être au bout du compte
Que des ratés du coeur

Pour n'avoir pas su dire
"Délivrez-nous du pire
Et gardez le meilleur"

J'aime leur petite chanson
Même s'ils passent pour des cons

J'aime les gens qui n'osent
S'approprier les choses
Encore moins les gens

Ceux qui veulent bien n'être
Qu'une simple fenêtre
Pour les yeux des enfants

Ceux qui sans oriflamme,
Les daltoniens de l'âme,
Ignorent les couleurs

Ceux qui sont assez poires
Pour que jamais l'Histoire
Leur rende les honneurs

J'aime leur petite chanson
Même s'ils passent pour des cons

J'aime les gens qui doutent
Et voudraient qu'on leur foute
La paix de temps en temps

Et qu'on ne les malmène
Jamais quand ils promènent
Leurs automnes au printemps

Qu'on leur dise que l'âme
Fait de plus belles flammes
Que tous ces tristes culs

Et qu'on les remercie
Qu'on leur dise, on leur crie
"Merci d'avoir vécu

Merci pour la tendresse
Et tant pis pour vos fesses
Qui ont fait ce qu'elles ont pu".

dimanche 18 mai 2008

L'eau à la bouche...

A quoi reconnaît-on une âme rééllement scientifique?
C'est quelqu'un qui est surtout très ouvert... Le scientifique cherche à enfermer mais est capable et même désireux de se voir remettre en cause.

Je m'explique: l'abstraction est le maître-mot du scientifique, il cherche à enfermer un nombre fini d'éléments dans une loi qui gouverne ces éléments, qui les résume. Mais c'est évidemment l'infini qui est à terme son objet de conquête, quel idéaliste ambitieux! Aussi tout élément nouveau qui vient contredire sa théorie vient en fait l'enrichir. Il faut faire rentrer le nouvel élément dans la boîte, et chercher (quel plaisir de chercher!) en quoi il modifie les paramètres de la précédente boîte tout en incluant toujours les autres éléments.

Voilà à quoi on reconnait le véritable scientifique, il aime le merveilleux, il aime la nouveauté comme étant un objet de conquête à défier, il aime à être SURPRIS. Il salive devant ces phénomènes qu'il n'arrive pas à comprendre, à saisir, même, au sens propre. Il jubile, un nouveau jeu, un instrument de plaisir pur, comme j'aimerais...

Car désormais pour moi, cl. est l'abréviation de client, non plus de chlorure...

Je cherche l'absolu, non le relatif

L'être humain est un être d'habitude... Et à quel point!
Je déteste que l'histoire prenne à ce point de l'importance sur nos vies, la conditionne sans qu'on puisse réagir, que le passé soit un poid, qui empêche de choisir. Je déteste que les traditions fassent office de vérité. Bref, tout cela pour dire qu'aujourd'hui, il ne fait pas 20°C mais bien 293° au dessus du zéro absolu (qui n'est pas un zéro relatif inventé par l'humain).

Et un phénoménologue de me répondre: "je n'ai pas beaucoup dormi hier, et j'ai très froid aujourd'hui. Il ne fait pas 20°C comme l'indique le thermomètre. Pour moi, il fait 15°C aujourd'hui."

Il est chiant le phénoménologue, quand même, non?

samedi 17 mai 2008

Le sans commentaire du week-end

Je suis tellement au dessus de tout que j'en visite les bas fonds.

mardi 13 mai 2008

Paroles

Toi et ton côté pygmalion,
Qui croyait faire de moi un papillon.

Un couple qui copule,
Un plouc qui picole.

dimanche 11 mai 2008

Lettre d'insulte

Chère amie,

Je ne sais pas comment tu fais pour être aussi bornée et stupide. Tant de banalités réunies en une seule personne, c'est un exploit. Et je dois te féliciter: tu es l'incarnation du ridicule, de l'étroitesse, tu es l'incarnation du Dictionnaire des Idées Reçues à toi toute seule; même Flaubert n'a pas été aussi inventif. Je sais que dès que je m'approcherai de toi, j'y retrouverai toute l'étroitesse qui caractérise ta petite vie quotidienne merdique. Tu me raconteras alors ta vie méthodique et organisée, tu critiqueras pointilleusement les erreurs de tes collègues de bureau, et te rejouiras de ta supériorité (car oui, aussi étonnant que cela puisse paraître, tu es pleine de toi-même, l'erreur de l'autre te réjouit, te fait plaisir, et te renforce tristement dans ce que tu es), tu me raconteras tes voyages pour montrer ton ouverture et parleras de la dernière émission de mai 68, pour montrer que tu es une femme du monde informée.
Mais tu veux que je te dise? On sent que tu es une provinciale complexée de Paris, on sent tes goûts de beaufs derrière un faux-semblant de raffinement, on sent que tu es complexée de ne pas avoir fait les "études" qu'il fallait: ta vie est un enfer de "il faut".

Toutes tes phrases sont impregnées de cette débilité mortifère. Tes réflexions snobs sur les gens "à ne pas fréquenter", ta peur de l'originalité, de la vie, de l'envie. Ton plaisir palpable à t'accaparer les choses "à faire" et "à dire", tes pret-à-penser qui ne sont qu'un pillage des pensum les plus vulgaires.

Mais tout cela reste entre nous, n'est-ce pas?

Mon merveilleux humain

Voilà ce que j'ai concrètement réussi aujourd'hui: trouver des gens que j'aime, des vrais gens qui ont cette touche humaine si sensible et touchante. Des vrais êtres humains qui ont ce regard cynique, jusqu'à sinistre, mais qui dévoile cette superbe et idéale humanité. Beaux dans leur laideur quotidienne.

Dessine-moi une envie

Il est loin le temps de l'enfance, ce temps où l'éternité est un quotidien. Je suis encore jeune aux yeux des vieux (et pour cause) mais je me sens déjà proche de l'issue... Je m'agite en tout sens en me disant que je ne sais pas dessiner, que je ne sais pas programmer sur un ordinateur, que je n'ai pas eu le temps de monter ce groupe et de me mettre à la batterie, que je n'ai toujours pas repris mes études de biologie, que je n'ai pas écrit ce bouquin rêvé, que je n'ai pas composé, que je n'ai étudié la philosophie comme je le voulais. J'ai peur d'oublier mes désirs, je devrais les noter consciencieusement: "liste d'envie en cas de déprime", "nourriture terrestre à utiliser en cas d'inaction adulte", "liste de choses à accomplir avant de mourir".

J'ai essayé de me remettre au dessin tout à l'heure, une photo de moi petite, qui regarde vers le haut alors que je grimpe à un arbre. J'étais belle, petite, avec ces grands yeux très en amande, des yeux attirés, curieux de voir ce qui passerait tout en haut, et ce demi-sourire amusé tout autant que craintif. Un regard vif et profond, tourné vers les cieux, vers la cime. Une sorte d'aspiration respectueuse, pieuse de la vie. Une envie. Comme j'aimerais retrouver ce regard...

Comment dessiner une envie? Comment dessiner un enfant dont les traits sont encore si peu marqués, sans le vieillir? Mais mes traits à moi, sont désormais marqués, marqués par le temps, un temps qui s'enfuit, le temps qui passe. Je suis aujourd'hui en haut de la cime et je regarde le chemin parcouru. Ce n'est pas si intéressant que je le croyais, tout en haut... On surplombe, mais il n'y a plus de possibilité d'aller plus haut. La vie sera désormais redescente comme après un shout, pourvu que je ne m'écrase pas, la vie est fragile et emporte qui elle veut aux moments les moins opportuns, ou pas.

Pourtant, je fais la génération d'aujourd'hui, nous sommes à notre âge les actuels décideurs de monde, nous le fabriquons à notre envie, ce qui n'est pas le cas quand on est petit: je peux décider le monde. Mais je n'ai plus ni le temps ni la foi. Je dessine trop vite, je perds ma patience. Vite, demain tu es morte. Comment pouvoir se concentrer et retrouver cette foi qui abolit toute notion de temps et me permettait de dessiner en prenant mon temps?

dimanche 4 mai 2008

Le sans commentaire du week-end

Je ne comprends définitivement pas pourquoi l'évier est si bas. C'est une absurdité que d'avoir à toujours se courber pour faire la vaisselle. A quand l'évier dont la hauteur est adaptable?

jeudi 1 mai 2008

Scaphandre

Qu'y a-t-il de pire qu'un scaphandre mental? Il tue le papillon avant éclosion...

Il brûle encore...

"Finalement, tout ça se réduit à un excès d'informations sur nous-mêmes. Autrefois, on pouvait s'ignorer. On pouvait garder ses illusions. Aujourd'hui, grâce aux médias, au transistor, à la télévision surtout, le monde est devenu excessivement visible. La plus grande révolution des temps modernes, c'est cette soudaine et aveuglante visibilité du monde. Nous en avons appris plus long sur nous-mêmes, au cours des dernières trente années, qu'au cours des millénaires, et c'est traumatisant".
Romain Gary, L'angoisse du roi Salomon

"Si tu veux comprendre la part que joue le sourire dans mon oeuvre - et dans ma vie - tu dois te dire que c'est un réglement de comptes avec notre "je" à tous, avec ses prétentions inouïes et ses amours élégiaques avec lui-même."
Romain Gary, La nuit sera calme