mercredi 9 mai 2007

Moi aussi, j'peux le faire


Il s’était arrêté comme ça, mu par cette folle envie de l’embrasser. Il n’avait pas trop réfléchi, « on » avait réfléchi à sa place. Mais ce « on », ma foi, avait été bien inspiré, il avait choisi de les arrêter devant l’Hôtel de ville de Paris.

Presque surpris, comme on peut l’être après avoir sorti un trait d’esprit, il était resté immobile quelques instants puis l’avait embrassé fougueusement comme pour reprendre le dessus sur sa volonté. Paris… Il en avait tant rêvé… Paris, la capitale, la ville de l’amour, Paris la bouillonnante. Tous ces clichés (savait-il lui-même qu’un jour, il ferait parti de ces « clichés » ?) lui montaient à la tête dès qu’il l'embrassait. Il se sentait l’incarnation de Paris, l’ambassadeur de l’esprit de Paris et son baiser n’en devenait que plus audacieux et volontaire.

Elle était parisienne. De ces parisiennes qui n’avaient jamais connu le goût de Paris et que Paris avait toujours frustrée en lui refusant son insolent bonheur. Elle avait redécouvert Paris en le rencontrant. Elle s’extasiait de n’importe quoi, surtout des choses qui auparavant lui étaient indifférentes ou qui « méritaient » l’indifférence. Jamais elle n’aurait cru s'arrêter sur cette poubelle au coin de la rue, qu’ils avaient fouillée tous les deux écroulés de rire parce que Monsieur y avait jeté sa clé par mégarde. Jamais elle n’aurait cru que ce banc sur lequel ils avaient gravé leurs deux prénoms aurait un jour une quelconque signification.

Paris s’était soudain transformée en ville de fête, toutes les tristes rues dans lesquelles elle était passée des centaines de fois s’illuminaient d’un coup et prenaient enfin sens. Elle retrouvait son âme de gamine, curieuse de toute chose, si heureuse. Elle était à Paris, dans SA ville, une ville qu’enfin elle inventait. Une histoire parmi tant d’autres…

Lui, il avait des rêves et il voulait les réaliser. Il s’imaginait l’amour à la française, le french kiss, aussi. Il prenait un malin plaisir à reproduire les clichés et surtout à les vivre : quel amoureux n’a jamais senti la victoire qu’il y a de tenir la main de son amie aux yeux du monde ? Il l’embrassait au cœur de Paris, il avait tiré sa flèche, Paris était tombé, Paris était conquis.

Et pourtant, à quel point ce baiser était douloureux pour elle… Elle était incapable d’en profiter tant elle en imaginait déjà la fin. Voila bien la chose atroce de l’amour, l’éternelle peur de perdre l’autre : elle aurait souhaité ne jamais l’avoir rencontré ou rompre sur le champ pour ne plus sentir cette peur viscérale qui la travaillait désormais nuit et jour. Car quel n’est pas moyen plus radical pour enrayer une peur que de réaliser l’objet de cette peur ? Elle voyait dans ce baiser dérisoire tout l’effort pour camoufler leurs solitudes. C’était comme mentir, mentir sur cette séparation qui aurait forcément lieu.

Bien sur, son astucieux cerveau avait inventé tous les subterfuges pour pallier à cette crainte : toutes ses pensées étaient tournées vers lui, de sorte que quand il n’était pas avec elle, elle continua à le faire vivre par la pensée jusqu’à ce qu’il fût à nouveau présent. Ca n’en était que pire, plus elle y pensait, plus elle s’en voulait d’y penser, craignant une chute encore plus douloureuse. Ce baiser, c’était comme se voiler la face, elle aurait voulu lui crier, tant elle aurait aimé qu’il la prenne dans ses bras, mais c’est ce qu’il était justement en train de faire… Elle se sentait la seule vraie victime de l’amour comme tout un chacun lorsqu’il tombe amoureux pour la première fois.

Il fallait que ce baiser dure l’éternité pour vaincre la mort. Si seulement elle avait pu savoir qu’un photographe badaud avait volé cette image pour l’éternité…

3 commentaires:

-M- a dit…

A quand le commentaire du fameux tableau, fott discuté : "la naissance de la vie" ;-) ?

Anonyme a dit…

L'origine du monde, plutôt. J'aime bien Courbet...

Anonyme a dit…

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